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La "Grande Peur de l’An Mil"

En proie à la famine, aux guerres et aux épidémies, les populations de l’An Mil vivent dans la crainte de l’Antéchrist et dans l’attente du jugement de Dieu. Saints et démons hantent les imaginations tandis que l’image de Jésus souffrant apaise les craintes et apparaît comme le signe de la miséricorde divine. L’anxiété ronge les hommes de ce temps-là, et jour après jour, ils sont dans l’attente que se réalise la fameuse prédiction du chapitre XX de l’Apocalypse :
"Je vis un ange descendre du ciel avec la clef de l’abîme et une grande chaîne dans la main. Et il saisit le Dragon, le serpent qui est le diable et le lia pour mille ans. Lorsque seront achevés les mille ans, Satan sera délivré de prison et il sortira pour égarer les nations."

Ce verset, qui annonce le règne de Satan sur la Terre accumulant ruines et catastrophes avant la victoire définitive du Christ, fut l’objet de vives controverses à travers l’histoire de l’Eglise, et sa réapparition aux environs de l’an mil ne fut pas étonnante, mais ces mille ans fallait-il les compter à partir de la naissance de Jésus, ou bien de sa mort ? Question qui va prolonger l’attente durant tout un siècle. L’anxiété s’accompagnait d’un sentiment de culpabilité, tout dérèglement biologique ou climatique, toute guerre entraînant incendies, meurtres et destructions étaient compris comme une punition du péché collectif :
"Alors, presque dans toutes les églises des sièges épiscopaux, des sanctuaires monastiques, et même les petits oratoires des villages furent reconstruits plus beaux par les fidèles."

Bien plus tard, vers 1870, dans son Histoire de France, Michelet évoquera la fin du premier millénaire et le début du second en ces termes :
"C’était une croyance universelle au Moyen-âge, que le monde devait finir avec l’An Mil de l’incarnation. Avant le christianisme, les Etrusques avaient aussi fixé leur terme à dix siècles et la prédiction s’était accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Ce monde ne voyait que chaos en soi ; il aspirait à l’ordre, et espérait dans la mort. D’ailleurs, en ces temps de miracles et de légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fut autre qu’un songe.
Au milieu de tant d’apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la Terre n’allait pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette ? L’empire romain s’était écroulé, celui de Charlemagne s’en était allé aussi, le christianisme avait cru d’abord remédier aux maux d’ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu’il vienne autre chose, et on attendait. Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde depuis l’Orient, la Grèce, l’Italie, la France et l’Angleterre. Les riches maigrirent et pâlirent ; les pauvres rongèrent les racines des forêts, se laissèrent aller jusqu’à dévorer des chairs humaines."


Cent ans plus tard, Georges Dubuy qui ne croit pas aux terreurs de l’An Mil, met cependant en lumière certains signes annonçant, dans le courant du XIème siècle, la montée des angoisses et conclut :
"...dans les années qui avoisinent l’An Mil, la chrétienté sent qu’elle va tout entière franchir le passage. Elle s’y prépare donc en appliquant les pénitences que s’imposent les mourants. C’est pourquoi l’on voit les rites de purgation, non seulement se multiplier, mais devenir collectifs. Ainsi les pogroms, les excommunications, les bûchers d’hérétiques deviennent des preuves d’une volonté purificatrice qui s’explique dans l’attente de la Papouasie(1).

(1) - Second avènement du Christ glorieux.
Il faut dire qu’au Moyen-âge très peu d’hommes connaissent le quantième du jour, et encore moins la date de l’année en cours. Le monde savant lui-même n’est pas absolument certain de la date de naissance du Christ, et ce n’est que trois siècles plus tard que l’on s’apercevra que le calendrier julien est en avance de onze minutes sur l’année réelle. Onze minutes, c’est négligeable sur une année, mais sur cinq siècles, et plus encore sur cent, cela risque d’entraîner des catastrophes et des confusions sans nom.
Aussi le pape de l’époque, Grégoire XIII, décide-t-il de remettre en harmonie le calendrier terrestre avec la marche des astres et il décrète que le lendemain du 4 octobre 1582 sera le 15 octobre de l’année 1582, faisant disparaître dix jours, sinon de l’histoire du monde, seulement du calendrier des hommes. Mais une fois la mise en ordre achevée, restait encore le problème des onze minutes qui continuaient à courir et que le calendrier grégorien, qui venait de s’installer, tentera de régler en déclarant que certaines années séculaires ne seront plus bissextiles.
Mais ceci est une autre histoire.

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